A la fin le héros gagne...En 2001, dans Comic Box #35, j’avais consacré un article aux vieilles traductions françaises de comics, article dans lequel j’avais fait aussi tout un encart sur un personnage de 1946, drapé de noir et de rouge, Fantax (parce qu’après tout, co-créé par Pierre Mouchot et Marcel Navarro, il expliquait le choix, plus tard, du nom Fantask chez les éditions Lug). Le sujet m’intéressait, j’étais curieux de voir les réactions d’un lectorat qui, majoritairement, n’avait jamais été exposé au héros de Mouchot et Navarro. Malheureusement Comic Box #35 était aussi le dernier du premier volume du magazine et les réactions furent « avalées » par celles qui concernaient l’arrêt (finalement temporaire) de la revue. Un petit bond dans le temps : 2006, Comic Box renaît et, dans le premier numéro de la nouvelle formule, je poursuis le cheminement à travers un autre article consacré à « la France contre les comics » (la parution VF de Seduction of the Innocent sous la houlette de Jean-Paul Sartre). Et je me dis qu’à un moment je vais revenir sur le sujet de Fantax et de Pierre Mouchot, victime de la censure des années 50/60, mais que faire comme la plupart des fanzines qui se sont intéressés au sujet ne m’intéresse guère. J’aimerais mieux retrouver la famille de cet ancien auteur lyonnais et en donner un portrait plus « vivant ». Commencent alors quelques mois de recherche aux termes desquels je finis par trouver (fin du printemps 2008 si ma mémoire est bonne) les coordonnées d’une certaine Danièle Mouchot.

Pierre MouchotS’en suivent les péripéties habituelles. Quelques coups de téléphone dans le vide, quelques messages échangés et enfin, finalement, j’ai au bout du fil la fille de Pierret Mouchot. Fille d’abord très méfiante, après tout ce qui a pu être écrit ou dit de délirant au sujet de son père. Je tombe petit à petit sur une famille profondément choquée après ce qui est arrivé au patriarche, poursuivi sans relâche pendant des années parce qu’il… éditait des bandes dessinées. Insulté, traité de fou furieux adorant la violence, d’esprit mauvais cherchant à contaminer les enfants… Finalement, je montre patte blanche. On est déjà en été. Elle part en vacances et on ne peut faire l’interview que quelques semaines plus tard (d’ailleurs l’article est disponible en ligne ICI). Au passage je lui demande si elle aurait quelques photos qu’on pourrait reproduire et elle me dirige vers son neveu, Tanguy Mouchot, qui a tout ça… et est justement en train de plancher sur une réédition de Fantax. De facto, je fais donc également la connaissance (d’abord par téléphone) de Tanguy et il me transmet les pièces dont j’ai besoin. Y compris une photo où son grand-père, en costume, prend une pose digne d’un Clark Gable, avec un cigare. La classe. Le portrait de Mouchot prend forme. Sans doute que ce n’était pas un être parfait (qui l’est ?). Sans doute, oui, que des silhouettes de Fantax sont purement et simplement prises sur des épisodes de Tarzan (mais ce n’était pas rare à l’époque). Mais enfin se dessine la personnalité de cet homme au cigare qui n’a pas voulu plier et qui s’est pris dans la figure procès après procès, comme s’il avait été un homme à abattre…

FantaxEt puis, quelques jours avant la parution de l’article dans Comic Box #55, je reprends contact avec la famille Mouchot pour leur confirmer la date de parution. Je suis un peu surpris de sentir à nouveau une petite pointe d’anxiété alors que je pensais qu’on n’en était plus là. On m’explique : « oui, mais vous comprenez c’est la première fois qu’il va y avoir un article vendu en kiosque, dans la presse nationale, qui ne soit pas CONTRE Mouchot ». Là, sur le coup, ça me fait comprendre que c’est plus que quelques feuilles de papier ou une rétrospective. Que voilà toute une famille pour qui le parcours professionnel de Pierre Mouchot est devenu le souvenir d’une énorme douleur, qui à plus l’habitude qu’on tape sur le souvenir du père et grand-père que le contraire. Au même moment Tanguy Mouchot commence à communiquer sur sa réimpression d’une intégrale de Fantax et les réactions sont de taille à donner corps au projet. Je ne suis pas en train de vous dire que j’ai joué le moindre rôle dans cette relance (qui se serait produite sans l’article, les deux évènements sont synchrones mais pas liés). Par contre je peux témoigner de l’enjeu humain qu’il y avait derrière. Fantax, la BD que de sombres crétins conservateurs ne voulaient pas qu’on lise, revient quelques années plus tard. Rien que le fait d’exister, déjà, fait de l’objet une revanche. Une sorte de toast à la mémoire de Pierre Mouchot. Mais Tanguy Mouchot ne va pas s’en tenir là… Le premier volume de l’intégrale de Fantax, il va arriver à le placer en 2012 parmi la sélection des nominés du Festival d’Angoulême, dans la catégorie patrimoine. In fine il ne décrochera pas de prix mais, là aussi, cette nomination est, à elle seule, une reconnaissance. Quelle revanche…

FantaxL’intégrale des aventures de Fantax en est aujourd’hui, en 2013, à son troisième tome et ne va pas s’arrêter en si bon chemin. La famille Mouchot a d’ailleurs toujours fait un excellent boulot en ce qui concerne les bonus (jusqu’à retrouver des croquis qui remontent à la période de l’Occupation), les préfaces et les postfaces. Dans le tome 3, il y a un texte très intéressant de Bernard Joubert, spécialiste de la censure, qui remet les choses dans le contexte et explique aussi pourquoi, d’une certaine manière, il n’y a pas eu d’autres cas Mouchot dans les années 50/60. Tout simplement parce que les tenants de la censure, pour mettre à terre les éditions Mouchot, auront du déployer des efforts herculéens. C’est en lisant ce texte que j’ai pour la première fois compris qu’il ne fallait sans doute pas (seulement) voir Pierre Mouchot comme une victime de la censure. Mais aussi comme un vainqueur. Oh, je suis certain qu’il ne l’a pas vécu comme ça au moment de fermer pour la dernière fois la porte de son atelier. Sans doute qu’il n’avait ni son cigare ni son sourire éclatant ce jour-là. Mais finalement Pierre Mouchot aura été Léonidas : Le perdant magnifique, celui qui coûte si cher à vaincre qu’à la fin la victoire n’a plus de sens. Ses adversaires voulaient en faire un exemple. Mais en définitive Mouchot a gagné presque toutes les batailles. Et il gagné, au bout du compte, celle de l’Histoire. Des décennies plus tard le nom et l’œuvre de Mouchot ont refait surface. L’identité de ses censeurs, elle, s’estompe, tout comme leurs thèses nauséabondes.

FantaxPourquoi je vous parle de ça spécialement aujourd’hui ? Parce que, même si Tanguy Mouchot n’a pas ménagé ses efforts, même si les trois volumes existants sont beaux, même s’il a participé a plusieurs expositions parlant de Fantax ou de son grand-père, même s’il a été de toutes les éditions du festival d’Angoulême ces dernières années, il se passe la semaine prochaine quelque chose de spécial. Les éditions Chott seront présentes au Lyon BD Festival [1] (du 15 et 16 juin 2013). Déjà en soi c’est un évènement, parce que c’est à Lyon que Fantax a vu le jour. Mais les éditions Chott seront de plus représentées, une fois n’est pas coutume, non seulement par Tanguy et Danièle Mouchot. Voir cette famille porter les couleurs de Fantax sur les terres lyonnaises donne l’impression de voir la boucle bouclée. J’aurais bien aimé pouvoir passer leur dire bonjour mais n’étant pas sur la région à ce moment-là… Je ne peux que vous charger d’un message si d’aventure vous vous préparez à parcourir les allées du Lyon BD Festival. Si vous croisiez Danièle Mouchot, une dame adorable, dîtes-lui de ma part qu’à la fin… le héros gagne toujours ! Ici, qu’on l’appelle Pierre Mouchot ou Fantax, le héros a gagné à la longue. Il a bien mérité son cigare.

[1] Au passage le Lyon BD Festival accueille cette année plusieurs potes issus des comics, qu’il s’agisse de Mike Huddleston (Butcher Baker, Homeland Directive…), Viktor Kalvachev (Blue Estate), Fabrice Sapolsky (Spider-Man Noir, Black Box, Hollywood Killer…) et, si j’ai bien compris, Organic Comix et Reedman.