En 2014, je faisais partie des invités du festival Carnival à Bourgoin-Jallieu (Isère), où j’avais donné en quelques jours quelque chose comme quatre ou cinq conférences sur les comics. La tête pensante du festival, Raf Péaud, m’avait invité parce que j’ai des attaches familiales et amicales dans le secteur et qu’on se connait de longue date, de mémoire bien avant la parution de mon premier article. Notant que Carnival défendait une culture atypique, peu représentée dans des villes de cette taille, on avait enchaîné avec un partenariat avec Comic Box et puis un reportage dans Walking Dead le Magazine Officiel. Parce que ça le valait. Raf Péaud et sa structure, SmicArts, réalisent des fresques, des fonds de scène pour des groupes emblématiques du rock français comme No One Is Innocent ou Lofofora. Parmi les intervenants il y avait aussi des as du maquillage et des effets spéciaux, des illustrateurs, des sculpteurs, des musiciens comme Serge Teyssot-Gay (ex-Noir Désir). Donc ça va, pas vraiment le dessous du panier… Une belle fête baroque et gothique, avec une marche zombie à la clé. Les élections municipales venaient de se dérouler, la mairie venait de changer de majorité (qui n’était donc plus celle qui avait donné les autorisations) … Mais la toute nouvelle adjointe à la culture avait bel et bien rappliqué, affichant une satisfaction que la manifestation existe et distribuant des félicitations. Pas de « Ce n’est pas ma tasse de thé ce que vous faîtes, je préfère allez voir ailleurs« .

Pour l’édition 2015, j’y étais encore, cette fois pour dédicacer mon premier livre sur les super-héros français. En fait j’y étais précisément le jour où est tombé la nouvelle officielle que Super-Héros: Une Histoire Française avait reçu le Grand Prix de l’Imaginaire dans la catégorie essai. Pour autant que je me souvienne, les élus locaux ont également défilé la bouche en cœur. Aucun signe extérieur notable de révulsion, pas de « Cela ne sert à rien ce que vous faîtes !« . Pourtant, les choses n’étaient pas faciles, représentaient une vraie charge de travail et Raf Péaud a préféré sauter une année. Pas de festival Carnaval en 2016, donc. Et pour ainsi dire pas presque pas d’édition 2017 cette année, la municipalité ayant décidé de ne pas accorder la moindre subvention à l’événement. Pour la petite histoire, le maire actuel de Bourgoin-Jallieu (de nos jours devenu par ailleurs directeur de campagne d’un candidat à la présidentielle) s’était assez vite fait remarquer en organisant un concours de dessin amateur pour trouver un nouveau logo à sa ville, qui dénotait déjà d’une certaine « uberisation » de la création graphique. Maintenant c’est vrai que les temps sont durs, que les budgets ne tirent pas vers l’infini. Mais enfin entre le « non » et le « oui, mais » à Carnival, le « oui, mais » aurait été préférable. A défaut de donner précisément ce que les organisateurs du festival réclamaient, une subvention même à minima aurait été utile. Parce que dès lors que les aides municipales se désagrègent, les aides départementales suivent le signal, s’évaporent aussi vite. Des aides publiques pour la culture ? Et puis quoi encore ? Zéro pointé, donc, Carnival ne pouvant plus dès lors que reposer sur des fonds et des initiatives venues du privé.

Le 13 avril dernier, Raf Péaud expliquait donc un article paru dans la presse locale pourquoi et comment le festival était obligé de déménager dans la cité avoisinante, Villefontaine, afin de pouvoir se tenir dans l’enceinte du cinéma local dans la dernière semaine de mai 2017. Et l’organisateur de ponctuer l’article d’un « On sauve les meubles grâce à la mairie de Villefontaine qui nous ouvre grand les bras« . Que croyez-vous qu’il se produise ? Le lendemain, le maire de Villefontaire (et qui en fut longtemps… l’adjoint à la culture) faisait paraître un démenti pour bien préciser que la municipalité n’entretenait pas de lien avec la manifestation et que tout relevait du privé. Maintenant, à une époque où j’écrivais pour la presse locale justement dans ce même secteur de l’Isère, sur ces deux villes, j’en ai vu des élus se pointer à la dernière heure, au moment du vernissage, féliciter et discourir sur des manifestations pour lesquelles ils n’avaient pas donné le moindre denier ou le moindre effort. C’était même plutôt courant. Mais je dois avouer que voir un responsable d’association culturelle qui remercie une ville pour son accueil et a qui l’on répond, dès le lendemain, par voie de presse par un « mais pas du tout, on ne vous accueille pas ! On ne fait rien, tout cela reste dans le privé !« , c’est assez rare. D’autant que la réponse ne contient pas le moindre encouragement au festival, même pas un petit « mais c’est bien que la manifestation existe » qui n’aurait rien coûté. Il était avant tout important de dire qu’on n’y avait rien à voir. Bourgoin-Jallieu et Villefontaine faisant partie du même groupement de communes, affichant de plus la même couleur politique, on « comprendra » surtout que l’élu de Villefontaine s’est préoccupé avant tout de dire son homologue berjallien qu’il n’y était pour rien. Voilà qui devient l’histoire d’un festival culturel qui a bien marché lors de ses deux premières éditions, attiré du monde mais… pour lequel les élus s’empressent surtout de se désolidariser (« C’est pas moi, je ne les connais pas ces gens-là« ).

A Bourgoin-Jallieu les subventions pour des associations sportives s’élèvent à 466 785 euros, contre 12 140 euros pour la Culture, s’inscrivant dans un budget global de 638 889,00 € donné aux associations. Les deux tiers passent donc dans la vie sportive. Je vais me faire l’avocat du diable 2 secondes mais je peux comprendre comment un conseil municipal tique devant l’idée de donner plus de 10% de son budget culturel associatif à une seule manifestation. Ce que je peux moins comprendre c’est le manque d’aide logistique (quand on ne peut pas donner de budget, il y a moyen d’apporter une aide en nature par le biais de mise à disposition de salles ou d’équipement ou, rêvons un peu, par un soutien appuyé de la ville pour essayer de trouver un financement devant les instances départementales ou régionales). Quand on est capable de passer une annonce pour demander à la population de trouver gratuitement un logo pour la ville, on est capable de passer des messages vers les entreprises du secteur pour les encourager à sponsoriser un événement. Ça ne coûte rien, ça ne mange pas de pain, ça peut aider. Il n’est même pas dit qu’une telle initiative donne quelque chose. Mais au moins cela dénoterait d’une bonne volonté. L’effort serait là. Mais non. Nada. L’humeur générale étant plutôt de fournir un seul effort… pour sortir le parapluie en s’écriant « C’est pas nous ! C’est pas nous !« . Et ce n’est même pas un constat de politique politicienne, parce que je ne suis pas certain que les élus dans l’opposition des villes concernées se soient spécialement bougés pour le moindre soutien…

Si vous avez lu jusqu’ici et que vous n’habitez pas dans les villes en question, que le nom du festival Carnival ne vous évoque rien, vous êtes néanmoins concernés. Car la culture, à l’échelon local, est ainsi malmenée, méconnue et pour ainsi dire découragée dans beaucoup d’endroits. Je sais, la Culture, cela passe souvent pour un truc de glandeur qui ne sert pas à grand-chose, qui n’est pas « vital« . Et pourtant la Culture, comme le Sport, fait bien souvent la différence entre une ville qui vit et une ville où l’on s’emmerde, entre le dynamisme et la décrépitude, entre les couleurs et la grisaille. « Accessoirement« , la Culture génère elle aussi des emplois et représente en France un pôle économique plusieurs fois supérieur à celui de la production automobile. Sauf que l’on peut imaginer plus facilement dans une ville de moyenne importance de porter un nouveau projet culturel que d’inventer en claquant des doigts une usine automobile. Pour l’instant ils laissent passer les présidentielles mais, d’ici quelques semaines, de nombreux élus locaux (en Isère comme ailleurs, de quelque bord que ce soit) se « découvriront » des ambitions en vue des législatives. Peut-être serait-il bon de les tenir responsables, comptables, des efforts fournis/non fournis à l’échelon local avant de leur confier d’autres fauteuils plus prestigieux.

Pour ce qui est du festival Carnival en lui-même, sa troisième édition (et probablement dernière, si l’on en croit les affiches et la complexité de la chose) se déroulera donc du 24 au 28 mai 2017, principalement dans l’enceinte du cinéma de Villefontaine, dans l’indifférence des institutions. Les espoirs des organisateurs se reportent maintenant dans les bénéfices que pourrait générer la vente d’un livre « commémoratif », regroupant photos, textes et illustrations (le tout dans une atmosphère « rock n’roll » regroupées depuis la première édition du rendez-vous. J’imagine que les infos sur le livre seront dispos à terme sur la page FB de l’événement (page que je vous encourage à surveiller, à liker, partager, à faire tourner, le genre d’effort qui ne coûte rien mais qui les aidera au moins indirectement). Peut-être qu’au moment du vernissage un élu, attiré par la promesse d’un cocktail et quelques amuse-gueules, sortira de sa tanière pour étancher sa soif et figurer sur la photo… la tartufferie de la situation. Il sera trop tard.

Cela se passe comme ça dans un petit coin de l’Isère, tout comme cela se passe ailleurs, dans beaucoup d’endroits, tandis que les festivals s’éteignent les uns après les autres, que les bonnes volontés sont récompensées par l’indifférence. Bien joué les gars.

Festival Carnival, du 24 au 28 mai 2017, à Villefontaine (Isère)